Utiliser Linux en bibliothèque

Camera spy pigeon source Pixabay CC0
Camera spy pigeon source Pixabay CC0

Je poursuis ma série de billets sur la question de la vie privée des usagers et de la protection de leurs données personnelles en bibliothèque. Cette semaine le Library Journal a publié un article « Linux privacy essentials » dans lequel l’auteur relate son expérience d’un système d’exploitation libre open source déployé dans sa bibliothèque.

Chuck McAndrew part du constat que fournir un accès à Internet aux usagers est devenu un service de base indispensable. En revanche, assurer la sécurité à un coût raisonnable constitue un véritable défi. Garantir la vie privée sur des ordinateurs publics partagés par une multitude d’usagers représente un problème que les bibliothécaires rencontrent au quotidien. Combien d’entre eux laissent leur session ouverte ? Combien d’entre eux oublient de se déconnecter de leur boîte mail ?

Comme l’explique l’auteur, la bibliothèque a fait le choix d’installer un système d’exploitation libre sur les ordinateurs publics. Les systèmes d’exploitation propriétaires comme Windows posent des problèmes en termes de coût. Mais c’est surtout pour des raisons éthiques que la bibliothèque a fait ce choix. En effet, les logiciels propriétaires sont propices à la surveillance et par conséquent à l’exploitation des données personnelles des usagers. Un des arguments exposés par l’auteur concerne les mises à jour. La configuration des ordinateurs publics était conçue de telle sorte qu’aucune mise jour ne pouvait se faire (à l’exception des mises à jour Windows update). Cela constitue bien évidemment un risque en matière de sécurité car cela contraint les usagers à utiliser des versions obsolètes des navigateurs, de Flash, JAVA, etc… (Que celui qui n’a jamais rencontré ce problème dans sa bibliothèque me jette la première pierre).

C.McAndrew poursuit en expliquant que la solution à ces problèmes a consisté à basculer sur un système d’exploitation open source. Il a fallu, évidemment, convaincre de ce changement en avançant quelques arguments solides. Notez que par manque de familiarité avec l’environnement Linux, certaines DSI privilégient des systèmes d’exploitation propriétaires au détriment du libre. Quant aux usagers, bien qu’ils puissent être déstabilisés par le changement, ils s’habituent assez vite à condition que cela marche. Toutefois, la mue des ordinateurs publics devait respecter un certain nombre de conditions. Le nouveau système d’exploitation devait :

  • Fonctionner de manière stable notamment sur du matériel vieillissant. (Combien de bibliothèques ont encore Windows XP ?)
  • Supporter les navigateurs modernes et l’installation de plugins
  • Disposer d’une suite bureautique capable de prendre en charge les formats de Microsoft Office (La majorité des usagers n’utilise Libre Office.)
  • Ne pas expser la vie privée des usagers
  • Ne pas être trop différent de ce que connaissent les usagers (ainsi que l’ensemble de l’équipe)

Le choix s’est porté sur la distribution Linux Mint. D’une part, Linux Mint est simple d’utilisation, et d’autre part, l’interface est similaire à celle de Windows. Ainsi, les utilisateurs ne devraient pas être trop déboussolés. J’en profite pour glisser une petite anecdote que j’ai vécu à Aulnay-sous-Bois. Nous avons abandonné Google au profit de Qwant. Mais nous avons encore des usagers qui tape Google dans Qwant. Le poids des habitudes est à prendre en compte dans ce type de projet.

Faire le pari du libre consiste également à accepter quelques compromis. L’auteur reconnaît qu’il est quand même obligé d’utiliser des logiciels ou des formats propriétaires. Il cite l’exemple du format audio MP3 ou des pilotes de matériels (carte réseau, carte mère…). Mais comme il le dit très justement :

« Mon boulot n’est pas d’être un libriste pur et dur mais de répondre aux besoins des usagers de la meilleure façon possible ».

Puis dans une seconde partie, il donne des recommandations techniques pour déployer la distribution Linux Mint sur un parc public. Cette partie s’adresse aux plus geeks puisqu’il parle de lignes de commandes. Grosso modo, il explique comment créer un utilisateur public qui correspond à la session qu’utilisent les usagers, une option pour supprimer les données à la fermeture de la session, une commande pour automatiser les mises à jour… Allez-y c’est vraiment palpitant ! 😉

Je trouve la démarche de cette bibliothèque vraiment intéressante. Effectivement, elle induit un certain nombre de changements, cela implique de modifier ses habitudes face à l’ordinateur et d’accompagner les usagers (ça tombe bien c’est notre boulot). Mais elle est en phase avec cette volonté croissante de protéger la vie privée des usagers. On constate une prise de conscience de la part de nos collègues américains qui n’hésitent pas à mettre en oeuvre des projets visant à sensibiliser les usagers à cette question. Nous sommes aussi confronter aux mêmes enjeux et nous devons suivre cette voie. D’ailleurs il y a des bibliothèques en France qui ont déjà fait le pari du libre. Je pense notamment à la Bulac qui a une politique particulièrement impressionnante en matière de protection de la vie privée des usagers.

Et vous, ça se passe comment chez vous ?

Source : Library Journal