A quand notre semaine de la vie privée ?

Nos confrères américains ont accumulé une certaine expérience en matière de protection de la vie privée et dans la défense des libertés numériques. Depuis les attentats du 11 septembre et de la mise en place du Patriot Act qui s’est traduite par une surveillance de masse des citoyens au nom de la lutte contre le terrorisme, les bibliothécaires américains se sont érigés en rempart contre les atteintes aux libertés (d’expression, d’information, numériques…). Plus d’une fois, ils se sont opposés aux injonctions du FBI qui exigeait un accès aux données d’emprunt de certains usagers. Les bibliothécaires du pays de l’oncle Sam mettent souvent en place des actions pour aider les individus à protéger leur vie privée et ainsi essayer d’échapper à la surveillance arbitraire. Certains bibliothécaires ont un sens aigu de la responsabilité morale et une éthique qui force l’admiration. C’est le cas notamment de Zoia Horn, une bibliothécaire américaine condamnée à une peine de prison dans les années 70 pour avoir refusé de fournir des informations sur un militant pacifiste opposé à la guerre et accusé d’avoir comploté contre le gouvernement américain. Plus précisément, elle a « refusé de témoigner au sujet de l’utilisation faite par des activistes des ressources de la bibliothèque ». Et si demain, des usagers empruntent L’Insurrection qui vient, que se passera-t-il ?

Plus récemment, une des opérations les plus audacieuses a été la mise en place d’un nœud de sortie Tor dans une bibliothèque de la ville de Lebanon avec le soutien du Library Freedom Project. Les bibliothécaires sont effectivement des champions de la démocratie. (Je vous invite également à lire cet article qui date de 2016. )

« Vous pourriez être surpris d’apprendre que les bibliothèques sont parmi nos meilleurs alliés dans la défense de l’accès à l’information, le droit à la vie privée et la liberté intellectuelle »

Depuis plusieurs années, l’Association Américaine des Bibliothèques organise un événement qui met l’accent sur la vie privée. C’est la Choose Privacy Week qui a lieu entre le 1er et le 8 mai. La thématique de cette année est « Big Data is watching you ». Cette édition 2018 revêt une dimension symbolique encore plus forte dans un contexte marqué par la polémique Cambridge Analytica et la mise en œuvre prochaine du Règlement Général de la Protection des Données. Comme le souligne cet événement, la Choose Privacy Week est l’occasion de rappeler le rôle des bibliothécaires dans la sauvegarde de notre intimité et de nos libertés libertés. Pendant une semaine, nos collègues outre-Atlantique auront l’occasion d’organiser des rencontres, des conférences, des ateliers, de susciter des discussions avec les usagers sur le big data et ses conséquences sur le droit à la vie privée des individus. La polémique dans laquelle Facebook est actuellement impliquée arrive donc à point nommé. Ce concours de circonstances représente une excellente opportunité pour les bibliothèques de se positionner et participer à un débat qui agite l’ensemble de la société. (Le patron d’une société qui collecte la plus grande base de données de l’humanité a été contraint de s’expliquer devant des représentants politiques américains). Par ailleurs, en bibliothèque, nous accueillons des publics vulnérables qui sont dans des situations précaires (sans-papiers, membres de la communauté LGBTQ, des personnes malades…) qui ont besoin d’accéder à de l’information en toute intimité. Nous devons leur garantir une véritable confiance.

En outre, nous sommes dans un contexte politique qui fait de chaque citoyen une menace potentielle. Les différentes dispositions législatives de ces dernières années se sont traduites par de la surveillance de masse. Le simple fait de ne pas vouloir être espionné fait de vous un suspect. Vous utilisez Tor, vous éveillez des soupçons. Vous utilisez un VPN, vous risquez d’apparaître comme voulant cacher quelque chose. Or, vous souhaitez juste conserver un peu d’intimité en ligne.

Inspirons-nous de ce que font les bibliothécaires américains. Ils sont, à mon sens, un exemple à suivre. Faisons-le avant qu’il ne soit trop tard. Nous avons encore le temps d’être des sanctuaires de la vie privée avant que des législations plus liberticides ne voient le jour. Le RGPD arrive dans moins d’un mois, saisissons cette opportunité pour nous positionner comme des défenseurs des libertés numériques et assumons ce rôle ! Gageons que les associations professionnelles s’emparent de cette problématique et incitent les bibliothécaires à devenir des porte-voix des libertés numériques et de la protection de la vie privée.

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