StopCovid, entre mensonges et malhonnêteté

Le Secrétaire d’Etat au numérique Cédric O a publié ce week-end un article sur la plateforme Medium dans lequel il revient sur l’application StopCovid et ses prétendus bénéfices. Mensonger et contradictoire, son texte n’est qu’une manoeuvre supplémentaire qui vise à favoriser l’acceptabilité sociale de cette application de contact tracing.

Opérationnelle ou pas ?

Alors qu’Olivier Véran, le ministre de la Santé, a annoncé, suite au conseil des ministres extraordinaire qui s’est réuni vendredi 1er Mai, que l’application StopCovid ne sera pas disponible

« Au 11 mai, non, il n’y aura pas d’application StopCovid disponible dans notre pays et le premier ministre a été très clair, : si ce type d’application devait voir le jour, il y aurait un débat spécifique au Parlement, rien n’a changé de ce point de vue là.« 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/05/02/quarantaine-stopcovid-abandonne-verbalisations-les-precisions-du-gouvernement-sur-l-apres-11-mai_6038464_823448.html

Cédric O n’a pas dû être informé de cette décision car dans son article il explique que l’application StopCovid sera disponible et testée dans le semaine du 11 mai :

« celle-ci devrait pouvoir entrer en test en conditions réelles la semaine du 11 mai »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

60% de la population et moi, et moi, et moi

Jusqu’à la présentation du plan de déconfinement présenté le 28 avril par le Premier Ministre, on nous répétait à longueur d’interviews et d’articles que pour fonctionner, StopCovid devait être installée par au moins 60% de la population.

« Pour que l’application soit utile, mieux vaut qu’elle soit installée par beaucoup de monde, pointe également l’étude de Science« Nous estimons que près de 60% de la population aurait besoin d’utiliser l’application pour qu’elle ait un impact significatif », détaille à franceinfo Christophe Fraser, co-auteur de l’étude. »

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/application-stopcovid-ce-que-les-dispositifs-de-surveillance-mis-en-place-a-l-etranger-nous-apprennent-sur-le-projet-francais_3907579.html

Très bon gymnaste, Cédric 0 effectue une pirouette et nous explique aujourd’hui que l’application n’a pas besoin d’être installée par une partie significative de la population pour fonctionner. Seuls quelques pourcents de la population suffisent à pouvoir limiter la propagation du virus.

« de telles application trouvent leur utilité dès les premiers pourcents de diffusions, notamment au sein des ville »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

L’art de la culpabilité

Cédric O a passé le mois d’avril a expliqué que cette application reposait sur le volontariat et qu’il n’y aurait aucune obligation à installer cette application :

« L’application ne serait utilisée que sur la base du volontariat et pourra être « désinstallée à tout moment », assure Cédric O. »

https://www.nouvelobs.com/societe/20200408.OBS27244/stopcovid-a-quoi-pourrait-ressembler-l-application-de-tracking-du-gouvernement.html

Pourtant, une forte pression sociale s’exerce pour inciter la population à installer l’application sur leur téléphone. Plus qu’une pression, Cédric O pratique même l’art de la culpabilité et du chantage en expliquant qu’il n’y a que deux possibilités :

« Le choix est donc très simple : tant que l’immunité collective n’est pas atteinte (ce qui est un horizon lointain), l’alternative se résume ainsi :

1. Tout faire pour couper les « départs de feu » le plus rapidement possible, y compris en utilisant des outils numériques comme StopCovid, dans des conditions très encadrées et proportionnées (et dans un contexte où l’ensemble des pays européens prévoient de déployer de tels outils) ;

2. Refuser ces outils pour des raisons philosophiques, mais dans ce cas accepter un risque significatif de malades et de morts supplémentaires.

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Le Secrétaire d’Etat au numérique explique noir sur blanc que si vous refusez d’installer cette application pour des raisons philosophiques, vous aurez des morts sur votre conscience. Cette culpabilité et cette tentative d’exercer une pression morale pour contraindre les individus à installer cette application contrevient au principe même d’un consentement libre et éclairé qui était au coeur de la discussion jusqu’à présent. 

Et de rajouter plus loin :

« Le projet StopCovid n’a rien d’obligatoire : il repose sur une installation volontaire, librement consentie. J’ai eu l’occasion, lors d’une interview récente au JDD, de rappeler que, par exemple, un employeur obligeant ses salariés à installer l’application pourrait être passible de poursuite pénales. »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Et un ministre d’Etat qui culpabilise la population qui refuse d’installer cette application pour des raisons philosophiques, dans quelle catégorie cela rentre-t-il ?

Enfin, quand il explique plus loin que « Ces périodes de crise, nous le savons, sont toujours des périodes de danger pour les libertés publiques« , il est parfaitement légitime de vouloir refuser pour des raisons philosophiques des mesures de contrôle.

Tracing ou tracking

Cédric O se défend de faire la promotion d’une application de tracking ou de surveillance. Il va  même jusqu’à dire que :

« L’application ne demande absolument aucune donnée personnelle à l’utilisateur : ni le nom, ni l’adresse, ni même le numéro de téléphone mobile. « 

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Tant qu’aucun accès au code source de l’application ne sera garantie, StopCovid sera une boîte noire opaque qui empêchera de vérifier si les propos du Secrétaire d’Etat sont vrais ou pas. En outre, plusieurs éléments nous permettent d’en douter. Orange développe de son côté une application de contact tracing qui sème une confusion. Est-ce une initiative privée ou bien pour le compte de l’Etat ?

D’après les quelques éléments dont on dispose, tout porte à croire que StopCovid aura accès à des données personnelles de l’utilisateur. En effet, comme le démontre @fs0c131y dans ce thread, votre téléphone est associé à un identifiant :

Enfin, le Secrétaire d’Etat ajoute une que cette appli n’est pas un « un blanc-seing donné au gouvernement — ni du reste à aucun acteur privé ni public. » Pour nous rassurer et montrer que des gardes-fous sont mis en place pour préserver nos libertés, il n’hésite pas à invoquer les avis du CNnum ou la CNIL qui ont donné leur feu vert. 

« En un mot, StopCovid apporte autant de garanties que possible afin de protéger la liberté et la vie privée. C’est cette analyse qui a conduit la Commission Nationale Informatique et Libertés, son équivalent européen et le Conseil National du Numérique, dans la situation exceptionnelle que nous vivons, à estimer son usage proportionné tout en demandant des garanties. »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Malgré quelques réserves, ces organismes ont effectivement donné leur accord. Mais Cédric O oublie d’évoquer dans sa tribune la Direction Interministérielle du Numérique (DINUM) qui a été écartée du pilotage de l’application StopCovid à cause des critiques qu’elle a formulées sur le choix d’un protocole centralisé et sur les risques de voir des acteurs privés (Orange, Capgemini, Thalès…) développer des applications de contact tracing « sans pouvoir accéder au code ».

« Architecture de l’oppression »

Cédric O cherche à nous rassurer en expliquant que cette appli n’est pas l’occasion pour l’Etat de faire entrer le loup dans la bergerie :

« Le projet StopCovid n’est pas un pied dans la porte. Tout y est temporaire : les données sont effacées au bout de quelques jours et l’application elle-même n’a pas vocation à être utilisée au-delà de la période épidémique. »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Comme cela a déjà été rappelé au cours du confinement, on assiste à une fuite en avant technologique sécuritaire. Les Etats se sont emparés de dispositifs de contrôle pour tenter de réduire la propagation du virus. Israël a fait le choix d’utiliser sur l’ensemble de sa population des moyens de surveillance destinés à la lutte contre le terrorisme. Fort heureusement, le pays est revenu sur sa décision. A Hong-Kong, le gouvernement a fait le choix de recourir à des bracelets électroniques. Autrement dit, les autorités ont fait le choix d’utiliser des méthodes réservées à l’univers carcéral et appliqués généralement aux personnes en libertés conditionnelles ou sous contrôle judiciare. 

Quand Cédric O explique que ce n’est pas un pied dans la porte, il est légitime de douter de sa parole. Est-ce que la police va arrêter d’utiliser des drones quand la situation sera redevenue à la normale ? Est-ce qu’on va limiter le recours à la vidéosurveillance couplée à de la reconnaissance faciale pour essayer de repérer les individus qui présentent des comportements suspects ? A-t-on la moindre idée de la durée de vie du virus ? Comme l’a expliqué justement Edward Snowden, on peut largement en douter :

« Croyez-vous vrai­ment que lorsque la première vague, la deuxième vague, la 16e vague du coro­na­vi­rus seront depuis long­temps oubliées, ces moyens mis en œuvre ne seront pas conser­vés ? Que les données récol­tées ne seront pas conser­vées ? Quelle que soit la façon dont elles sont utili­sées aujourd’­hui, ce qui est construit en ce moment, c’est l’ar­chi­tec­ture de l’op­pres­sion. »

https://www.presse-citron.net/coronavirus-pour-edward-snowden-les-nouveaux-outils-de-surveillance-pourraient-devenir-permanents/

Europe, j’écris ton nom

Pour favoriser l’acceptabilité sociale de StopCovid, Cédric O souhaite mettre en avant l’universalité de cette mesure en invoquant l’Europe :

« Le projet d’application StopCovid est un projet européen, travaillé en coordination avec nos homologues allemands, belges, britanniques, espagnols, italiens… et bien sûr la Commission européenne, dont le travail de coordination est extrêmement précieux. »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Si effectivement plusieurs payas européens se sont associés pour développer un protocole commun, très rapidement des désaccords se sont exprimés. Il y a pour le moment deux camps : les partisans d’un protocole centralisé défendu notamment par la France, l’Italie et puis les défenseurs d’un protocole décentralisé comme l’Allemagne ou la Suisse. L’Allemagne était même favorable à un protocole centralisé avant de faire volte-face et de s’orienter vers le développement d’une application dont le protocole s’appuie sur une décentralisation. La Belgique a, quant à elle, renoncé à recourir à ce genre de dispositifs et privilégie les moyens humains pour lutter contre l’épidémie. 

Distiller l’accoutumance aux menottes numériques

Pour être sûr que le lecteur soit convaincu de l’intérêt et de la nécessité d’utiliser l’application StopCovid, Cédric O n’hésite pas à dire que « les tests, les masques et les gestes barrières sont indispensables mais qu’ils ne suffisent pas ». Et d’invoquer la parole scientifique en s’appuyant sur une tribune d’une soixantaine de chercheurs parue dans Le Monde qui explique que le traçage numérique est indispensable pour combattre l’épidémie. Avec cet argument d’autorité, il vise à nous infantiliser et nous placer dans une position où nous devons écouter le personnel scientifique dont l’autorité ne peut être contestée. Il y a aussi un neurobiologiste qui a fait la promotion de la nicotine comme rempart au coronavirus et dont on sait qu’il a déjà été financé par l’industrie du tabac. L’arguement scientifique est donc à géométrie variable.

Il poursuit sa propagande en invoquant d’autres figures d’autorité comme le Conseil Scientifique, le Comité Nationale d’Ethique du numérique ou encore l’Académie de Médecine :

« C’est ce même constat qui est à l’origine de l’avis du Conseil Scientifique appelant à « l’utilisation d’outils numériques [en complément d’équipes mobiles] pour un traçage efficace des contacts.

C’est ce même constat qui a conduit le Comité National Pilote d’Ethique du Numérique à « insister sans délai sur l’importance que représente la mise en place d’une application de suivi numérique de contacts dont le contrôle souverain puisse être garanti aux citoyens français, voire européens, dès lors qu’il aura été statué sur ses qualités éthiques ».

Enfin, c’est toujours ce constat sur lequel s’appuie l’Académie de Médecine pour donner « un avis favorable à l’utilisation de smartphones pour le suivi du déconfinement ».

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Curieusement, il oublie de citer l’avis du Conseil de l’Europe sur les applications de traçage qui est pourtant explicite et sans ambiguïté.

https://twitter.com/oliviertesquet/status/1255845558738190338?s=20

Malheureusement, le discours dystopique de Cédric O ne s’arrête pas et prend soin de prendre en compte une critique qui a été adressée aux applications de contact tracing : comment faire pour les personnes qui n’ont pas de smartphone ou qui ne sont pas dans la capacité de télécharger une application ou activer le Bluetooth. La réponse du Secrétaire d’Etat au numérique est simple et orwelienne :

Pour ceux ne possédant pas de smartphone, une partie de l’équipe est dédié à essayer de trouver une autre solution — par exemple, un boitier ou un bracelet qui permettraient de se passer des téléphones.

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Mais rassurons-nous, ce n’est pas la technique du pied dans la porte. A quand la généralisation du bracelet électronique pour empêcher d’accéder à une manifestation, un rassemblement de soutien ou toute action indispensable à la vie démocratique d’un pays ?

La tribune de Cédric O est à mon sens un mauvais coup de communication visant à essayer de sauver les meubles tout en présentant StopCovid comme un rouage essentiel de la machine de guerre que l’Etat doit déployer pour lutter contre le Covid-19. Nous ne savons pas encore quelle sera l’issue définitive de cette application. Mais ce qui est sûr, c’est que nous n’avons pas fini de parler de mesures de contrôle et de dispositifs de fichage pour gérer l’épidémie. L’acte II de l’état d’urgence sanitaire débute prochainement et la menace sur les libertés plane toujours

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