Etat d’urgence technologique – comment l’économie de la surveillance tire parti de la pandémie

couverture Etat d'urgence technologique- olivier tesquet
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Illustrateur: Maya Palma
Publié: 04/02/2021
« En janvier dernier, je publiais À la trace, une cartographie que j’espérais complète des acteurs et des enjeux de la surveillance contemporaine. Quelques mois plus tard, l'épidémie de Covid-19 offrait, à l'échelle mondiale, un cas d’usage frappant des dispositifs que je m’étais efforcé de décrire. On a vu des officines de toutes tailles, hier positionnées sur le juteux secteur de la sécurité, pivoter vers un nouvel impératif, celui de la traque des corps malades – un levier encore plus puissant…

Olivier Tesquet nous livre une histoire particulière de la crise sanitaire provoqué par le Covid-19. Il s’attache à montrer comment la pandémie a été l’occasion pour les partisans du tout-sécuritaire de recourir à des technologies de surveillance afin de lutter contre la propagation du virus. Son livre est une démonstration éclatante de ce qu’est le solutionnisme technologique et les dangers des dispositifs de contrôle sur nos libertés. L’auteur expose clairement le contexte dans le quel s’est développé cet état d’urgence technologique. En effet, dès l’introduction il nous rappelle que les dérives techno-sécuritaires que nous subissons depuis un an ne sortent pas de nulle part et s’inscrivent dans un héritage de plusieurs années d’état d’urgence et de mesures liberticides provoquées par la série d’attentats qui ont marqué le territoire français.  L’état d’urgence sanitaire a poussé sur un terreau fertile et a su s’appuyer sur les technologies de contrôle pour s’installer au nom de l’intérêt général garantissant ainsi le droit d’être en bonne santé. Mais à quel prix et dans quel mesure l’effet cliquet est-il réversible ?

Au même titre que le virus a touché l’ensemble de la planète, l’état d’urgence technologique s’est abattu sur l’ensemble de la planète. Le livre d’Olivier Tesquet propose un tour d’horizon de la gestion de la crise par différents pays. Si les mesures prises peuvent varier en degré, elles partagent toute la même philosophie. Cet inventaire à la Prévert démontre que l’utilisation d’un arsenal de surveillance est un prétexte ou une occasion de construire une architecture de l’oppression bâtie sur une économie de la surveillance qui était plutôt discrète et méconnue jusque-là. A la lecture de ce livre, on s’aperçoit que les entreprises spécialisées dans la commercialisation d’outils de hacking, d’espionnage ou de surveillance sont vendus à des pays peu scrupuleux en matière de libertés publiques mais également à des pays dits démocratiques. Ces technologies militaro-industrielles ont été recyclées pour lutter contre l’épidémie : prendre la température des piétons, faire respecter la quarantaine à la population… Et si certains ne sont pas choqués par les mécanismes de surveillance qui s’instaurent et considèrent qu’à partir du moment où ils n’ont rien fait de mal, ils n’ont rien à cacher, l’exposé d’Olivier Tesquet est l’occasion de rappeler que se cacher derrière cet argument, c’est cautionner que les pouvoirs publics à l’échelle d’un pays ou de l’Union européenne recourent à des outils liberticides pour contrôler et limiter les flux migratoires.

La crise sanitaire est une opportunité incroyable pour les entreprises, comme Palantir ou NSO pour les plus connues, de redorer leur blason en mettant leur savoir-faire au service de la lutte contre l’épidémie et au nom de l’intérêt général. Si la plupart des ces sociétés sont souvent inconnues du grand public, elles sont particulièrement implantées depuis des années dans des secteurs stratégiques comme la finance (JP Morgan), l’industrie (Airbus) ou plus récemment la santé (l’assurance maladie britannique). Le poids économique de ces entreprises ne devrait pas s’éroder puisque la nouvelle administration du Président Biden et en particulier sa Vice-Présidente Kamala Harris est partisane de la police prédictive qui est une spécialité de Palantir. (p.60)

L’auteur parvient à réussir l’exercice de nous faire revivre un an de crise sanitaire et se souvenir ou découvrir comment la France s’est emparée des outils numériques pour essayer de combattre l’épidémie. A partir de citations, de sources extrêmement complètes et précises, il nous offre la possibilité de revivre la gestion de la crise par les autorités françaises. C’est presque avec nostalgie et émotions qu’on relit les propos de Stéphane Richard, le PDG d’Orange, qui explique que l’entreprise a pu cartographier l’exode urbain des franciliens à l’annonce du premier confinement en mars 2020. Comme le rappelle Olivier Tesquet, nos téléphones trahissent notre localisation en communicant avec les bornes des opérateurs télécoms qui permettent de géolocaliser une personne de façon plus ou moins précise. Si certains ont à coeur de ne pas utiliser d’applications qui collecteraient la géolocalisation, il est utile de dissiper le faux sentiment de préservation de la vie privée en rappelant que les opérateurs télécoms savent où on se trouve. Cela a d’ailleurs été une méthode utilisée par certains pays pour vérifier si la quarantaine était respectée. Mais quand des petits malins ont tenté d’ « oublier » leur téléphone à leur domicile pour faire croire qu’ils sont chez eux, les autorités ont déployées une autre stratégie. En effet, les Etats-Unis, l’Australie ou encore l’Italie ont eu recours à des bracelets électroniques pour contrôler le respect des protocoles sanitaires (quarantaine, distanciation physique…).

Olivier Tesquet revient évidemment sur le contract tracing et les différentes expériences qui ont été menées à l’échelle de la planète. 493 applications sont recensés fin octobre 2020 dans 98 pays (p.86). Le contact tracing diligenté à coups d’algorithmes requiert un équilibre entre le suivi épidémiologique et la surveillance de masse. Mais repose aussi sur une confiance dans les technologies et les entreprises qui les portent et surtout les pouvoirs publics qui en sont les VRP. Même dans les pays les plus technophiles (Singapour, Hong-Kong, Corée du Sud, Israël), l’efficacité n’a pas été démontrée et le confinement n’a pas été évité. Et si au départ, l’installation d’une application de contact tracing reposait sur le volontariat, la liberté s’est rapidement transformée en contrainte avec obligation de transmettre des données personnelles et chantage à la clé pour accéder à des lieux recevant du public. « Pas d’appli, pas de droits » is the new « pas de bras, pas de chocolats ».

Non seulement le consentement n’est plus libre dès lors qu’il est récompensé, mais il lui arrive d’être complètement courtcircuité (p.89)

La lecture du chapitre du contact tracing à la française est une bonne synthèse du fiasco de l’appli StopTousAntiCovidCaSuffit. Olivier Tesquet passe tout en revue : coût exorbitant (coucou la Cour des Comptes), inefficacité (faible nombre de notifications), le manque de personnel formé pour aller sur le terrain, tentatives de chantage pour accéder à certains lieux, l’obstination du gouvernement à prendre en compte uniquement le nombre de téléchargements comme métrique d’efficacité du dispositif sans évaluer le nombre de désinstallations ou des personnes qui n’activent pas le Bluetooth, faux positifs, revendication d’une souveraineté numérique alors que la France fait appel dans le même temps à Microsoft pour lui confier nos données de santé dans le cadre du Health Data Hub. Au-delà du caractère presque risible de l’expérience française, il ne faut pas oublier que la stratégie française a provoqué de véritables conséquences. D’une part, elle produit un faux sentiment de sécurité, (j’ai l’appli, j’ai pas reçu de notif, j’ai pas le covid), et d’autre part, elle fabrique une accoutumance aux technologies sécuritaires.

Apprendre à vivre avec le Covid, c’est apprendre à vivre sans certains droits et certaines libertés qui peuvent être des remparts à l’arbitraire, à la surveillance de masse et à la généralisation de dispositifs panoptiques qui transforment chacun d’entre nous en auxiliaire chargé de surveiller et punir dénoncer les comportements déviants au nom de la sécurité de tous.

Le gouvernement est en train de fabriquer une société de « Small Brothers » où les gens se surveillent les les autres au risque de porter atteinte à leurs droits fondamentaux. (p.106)

Olivier Tesquet n’oublie pas non plus d’aborder d’autres victimes du Covid-19 et de l’état d’urgence technologique. Pas celles et ceux qui sont morts du virus mais celles et ceux qui constituent les rangs des plus précaires et des plus fragiles (modérateurs de Facebook, livreurs, chauffeurs Uber, ouvriers, personnel d’entretien…) qui forment les nouvelles classes dangereuses en référence à l’ouvrage de Louis Chevalier. Celles et ceux qu’il faut contrôler et maintenir à distance pour les empêcher de faire corps. Ce sont aussi celles et ceux qui sont déjà soumis à des dispositifs de contrôle et de surveillance dans le cadre de leurs emplois uberisés. Et pour les privilégiés qui pensaient échapper à ce contrôle, le télétravail a été une expérience difficile avec la banalisation d’outils de surveillance et de contrôle (timer, keylogger, captures d’écran…) qui étaient déjà utilisés auparavant mais qui sont devenus lucratifs pour les entreprises qui les produisent.

A l’approche de l’anniversaire du premier confinement et du début de la crise sanitaire, le livre d’Olivier Tesquet est le cadeau qui tombe à pic.Il réussit à en faire une synthèse digeste pour le grand public et montrer que le virus est dangereux mais qu’on arrivera à s’en sortir grâce au vaccin. En revanche, le recours aux technologies risque de laisser des traces indélébiles sur nos libertés et sur notre capacité à nous opposer collectivement à ces dérives techno-sécuritaires. Il est peut-être temps de devenir « semeurs de panique ».

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