Quelle offre de livres numériques en bibliothèque voulons-nous ?

La question du livre numérique en bibliothèque agite le monde du livre. Elle implique plusieurs acteurs qui ont des intérêts différents.
Dans ce contexte, quelle offre de livres numériques peut-on mettre en place en bibliothèque ? Un accord-cadre sur le livre numérique en bibliothèque piloté par le MCC devrait voir le jour. En attendant la publication de ce document, nous savons déjà quelles offres de livres numériques nous ne voulons pas !

Le DReaM des éditeurs

L’offre de livres numériques se repartit en deux catégories : les offres d’éditeurs avec DRM et les offres d’éditeurs sans DRM. C’est un peu comme dans le film Le Bon, la Brute et le Truand : « Tu vois, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses. » Actuellement, ce sont les bibliothèques qui creusent.
Ces offres là ne devraient pas être acceptées par les bibliothèques. Ces offres, ce sont les Numilog, BiblioAccess ( du Numilog avec un nouveau nom) du PNB… Ce sont des offres où les éditeurs décident des conditions d’accès. Les éditeurs disent : « ce titre, vous ne le prêtez qu’une fois pour une période déterminée par nous. » Et sans compter que ces offres sont bardées de DRM. Cela signifie donc un certain nombre de contraintes pour les usagers et les bibliothécaires.
Le numérique améliore l’accessibilité. Il possède cet énorme avantage par rapport à l’accès physique. Pourquoi accepter des barrières pour les livres numériques ? Au nom de quel principe devons-nous sacrifier la qualité de nos services ? La mise en place de ces offres implique les deniers publics. On engage de l’argent public dans des services qui n’en méritent pas le nom.
Est-ce que ce sont les éditeurs qui essuient les plaintes des usagers ? Est-ce que ce sont eux qui expliquent que le fichier ne peut pas être accessible simultanément ? Est-ce que ce sont eux qui doivent dresser un bilan devant nos tutelles ? Est-ce que ce sont eux qui accompagnent les usagers dans l’utilisation d’Adobe Digital Edition ? Qu’on ne nous dise pas que c’est notre mission ! Non, les formations ADE ne sont pas de la médiation !
La plupart des offres « Toi tu creuses » sèment volontairement une confusion dans la tête des bibliothécaires les moins aguerris face à la problématique du livre numérique. Les plus grandes maisons d’éditions refusent que les bibliothèques soient propriétaires de leurs fichiers. En achetant des livres numériques, nous n’achetons pas le fichier mais une licence d’accès. Nous payons un droit de mettre les ebooks à disposition des usagers. Le jour où la bibliothèque décide de changer d’ e-distributeur quelle garantie la dite bibliothèque a-t-elle de conserver les fichiers ? Aucune ! Les bibliothèques du Kansas ont vécu cette expérience et ont dû mener une bataille pour parvenir à conserver les fichiers qu’elles avaient achetés. (p.38) Autrement dit, les bibliothèques font de la location. Elles louent des ressources qu’elles mettent ensuite à disposition des usagers. Le principe même de la bibliothèque est profondément remis en cause ! Quel intérêt avons-nous à vouloir maintenir des offres qui ne nous respectent pas ? Les mots sont forts mais la situation est urgente.

Quelle(s) alternative(s) ?

– Refuser catégoriquement les offres défavorables aux bibliothèques. Se regrouper et s’appuyer sur des organismes comme Couperin ou Carel pour défendre les bibliothèques et leurs usagers. Couperin a rejeté l’offre Numilog à cause des DRM. Cette position devrait être systématisée.
– Mettre à disposition des œuvres du domaine public et sous licences libres. Des auteurs comme Neil Jomunsi sont prêts à rendre leurs œuvres accessibles aux bibliothèques.


Si la dimension militante et symbolique de cette démarche est particulièrement forte et importante, l’offre de livres numériques ne peut se limiter à ce corpus.

– Ne rien prêter. Au regard de la complexité des offres, du pourcentage de l’édition électronique dans le marché du livre, on peut se demander si le jeu en vaut la chandelle.
– Ne proposer que des livres d’éditeurs bibliothèques-friendly. Pourquoi ne pas envisager un label « offre validée par les bibliothèques » qui respecte le droit des lecteurs numériques ?
Quelques éditeurs sans DRM :
Ce billet, vous l’aurez compris, est le signal d’un certain ras-le-bol. On considère les bibliothèques comme des vaches à lait. Les bibliothèques ne serviraient-elles qu’à assurer le chiffre d’affaire des éditeurs qui n’ont pas développé de modèles économiques pour le livre numérique? Et c’est cela la fameuse chaîne du livre à laquelle on veut nous faire adhérer ? Mais avez-vous déjà vu une chaîne de vélo avec un maillon plus gros que les autres ? On nous impose des conditions qui sont inacceptables, on nous reproche de vampiriser des ventes et désormais on mettrait en péril les librairies. Le site ActuaLitté a récemment publié un article « prêter des livres numériques en bibliothèques menacent les librairies » Sur un secteur qui ne dépasse pas les 2% du marché du livre, sur 150 bibliothèques qui sont abonnées à des plateformes type Numilog, ce sont nous qui mettons en péril les librairies ? Les achats de livres par les bibliothèques représentent à peine 5% du marché du livre et ce sont les bibliothèques qui creusent la tombe des libraires ? Et le SNE de rajouter « il n’est pas nécessaire que les autorités publiques légifèrent, mais plutôt qu’elles apportent un soutien aux bibliothèques dans cette transition »  Si les pouvoirs publics doivent intervenir ce n’est pas uniquement en sortant le chéquier. L’urgence pour les pouvoirs publics serait de reconnaître le droit de prêter des livres numériques !
La bataille autour du livre numérique en bibliothèque est engagée. Il faut parvenir à imposer certaines de nos exigences. Nous ne pouvons ni ne devons tolérer les modèles qu’on nous impose.  Eblida a organisé une pétition sur le droit de lire numérique. Si cette démarche n’est peut-être pas entièrement satisfaisante, elle a le mérite de réclamer ce qui existe dans l’environnement physique : le droit de prêter des œuvres. De même, l‘IFLA souhaite que l’OMPI signe un traité équivalent à celui de Marrakech mais élargi à l’ensemble des publics des bibliothèques. Il faut donc repenser le cadre du droit d’auteur et adapter véritablement la propriété intellectuelle au numérique.
– Nous devons exiger la disponibilité de l’ensemble des titres des éditeurs. Aucun embargo possible.
– Les bibliothèques doivent être propriétaires des fichiers qu’elles achètent.
– Nous devons rejeter les DRM et le principe de la chronodegradabilitê. Ce n’est pas aux éditeurs de dire quand les lecteurs doivent rendre leurs documents. La seule concession envisageable est celle du watermark.
– Les offres des éditeurs ne doivent pas être sur du court terme. Dans le cadre de PNB, Editis met le livre numérique « acheté » par la bibliothèque à disposition pendant une durée d’un an seulement.
– Nous devons réclamer l’interopérabilité des fichiers.
– Nous devons pouvoir garantir la possibilité de consulter un extrait du livre avant emprunt. L’usager doit pouvoir feuilleter quelques pages avant d’emprunter le titre.
– La prise de note, le partage de citation/d’extraits via les réseaux sociaux doivent être possibles.
– Nous souhaitons que les usagers puissent imprimer des parties du livre.
– La lecture doit être possible à distance et en situation de mobilité.
Territoire physique, territoire numérique, nous souhaitons pouvoir réaliser nos missions. Nous voulons garantir l’accès à la culture et à l’information dans la société numérique.

12 commentaires à propos de “Quelle offre de livres numériques en bibliothèque voulons-nous ?

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  3. Entier accord avec toi sur tout.
    Dans le même ordre d’idée : nous (BUA) sommes en train de rédiger notre prochain marché livres. Un des lots sera « livres électroniques ». La première ligne est « Sans DRM ».
    Du coup, évidemment, personne ne pourra répondre sur ce lot mais le message envers les fournisseurs est clair : vous voulez gagner le marché (et votre vie) ? Alors enlevez les DRM.
    La balle est dans leur camp et bien que nous ne nous en rendions pas compte, le pouvoir est de notre côté, il suffit de l’utiliser.

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