Pour des espaces d’apprentissages collaboratifs

[Ce billet fait suite à une discussion que j’ai eue avec Julien Devriendt sur les Fab Labs et les espaces de coworking.]

Les groupes ou communautés d’intérêt ne sont pas des phénomènes nouveaux. Mais ce qui l’est, c’est la constitution de groupes de personnes qui partagent un intérêt commun pour le numérique et ses outils dans des lieux ouverts comme les Fab Labs. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire sur le rôle que les bibliothèques entretiennent avec ces laboratoires de fabrication numérique. Il me semble que cette relation espace de fabrique/bibliothèque est finalement trop restrictive. En effet, les bibliothèques doivent/peuvent aller au-delà du Fab Lab en devenant de manière générale des espaces d’apprentissage collaboratifs (EAC).

Nodesign.net CC BY SA NC. Source Flickr
Nodesign.net CC BY SA NC. Source Flickr

A l’image de la charte des Fab Labs, on pourrait envisager une espèce de manifeste, de charte, de grille pour définir ce qu’est un espace public d’apprentissage collaboratif. Pour y prétendre, la structure doit respecter certains points :

  1. Être un lieu ouvert : aucune barrière ne doit empêcher l’accès et l’utilisation des services d’un EAC. Aucun critère basé sur l’âge, le sexe, l’origine, la catégorie sociale ne peut être accepté. L’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et de la femme précise que « toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. » L’accessibilité à tous est d’ailleurs un des facteurs essentiels pour l’appropriation du lieu par les usagers. Ils n’ont pas besoin de remplir des formulaires ou de déposer des chèques de caution pour rentrer chez eux… Cela doit être la même chose pour fréquenter et utiliser les services d’un espace d’apprentissage collaboratif. Par ailleurs, si le lieu doit être ouvert à tous il doit également l’être en terme d’horaire. Il ne faut pas que l’établissement soit accessible uniquement quand les individus travaillent. L’ouverture et l’accessibilité impliquent de pouvoir accueillir des associations comme par exemple les repair café qui favoriseront l’appropriation et le partage.
  2. Espaces : Disposer d’un espace vide modulable et adaptable en fonction des besoins des  utilisateurs de l’espace d’apprentissage collaboratif. La question de la place est un élément central dans la mesure où un EAC peut recevoir différents types d’activité. De ce fait, il faut pouvoir adapter l’espace en fonction des besoins avec du mobilier léger et transportable et du matériel informatique portable (tablette, laptop…)
  3. Communauté : Le public bénéficie des services proposés mais doit, dans l’idéal, s’impliquer dans la vie de la structure en participant à sa vie et sa gestion. Si j’apprends quelque chose je dois en contrepartie diffuser ce que j’ai acquis soit en co-animant des ateliers soit en aidant à documenter. Ce principe de contribution est un facteur important dans le maintien d’un réseau P2P physique. Cela ressemble aux principes des échanges en P2P : plus je partage, plus je peux recevoir.
  4. Diversité : Favoriser la rencontre et l’échange de compétences sur le territoire. Les EAC ne concernent pas uniquement la fabrication numérique ou le code informatique. Les espaces d’apprentissages collaboratifs doivent permettre d’apprendre à fabriquer et à produire des biens matériels et/ou immatériels. Il ne faut pas se cantonner à la question du numérique. La problématique de l’apprentissage concerne tout un ensemble de domaines divers et variés qui méritent tous d’exister dans un espace public. Quelques exemples :
  5. Licence : L’adoption de licences libres est impérative afin de garantir la dissémination des savoirs. Les ressources produites par les collectivités doivent être librement réutilisables et adaptables par n’importe qui. Ce principe s’inspire des quatre libertés du logiciels libres pour éviter toute forme d’enclosure des ressources. A travers ces principes, les espaces d’apprentissages collaboratifs s’inscrivent dans la dynamique des biens communs de la connaissance et participent à leur promotion.
  6. Documenter : Il est impératif de documenter l’activité d’un EAC pour permettre de constituer une bibliothèque de savoir-faire et favoriser la réappropriation des connaissances par d’autres membres de la communauté. Enfin, c’est la garantie de pouvoir conserver une trace des actions menées au sein de l’espace d’apprentissage collaboratifs. Certaines collectivités ont déjà l’habitude de documenter leur activité en particulier la ville de Brest.
Ophelia Noor - CC BY SA NC. Source : Flickr
Ophelia Noor – CC BY SA NC. Source : Flickr

Les ateliers organisés dans les EAC le sont pour palier l’absence de lieux dédiés à certaines activités. On peut envisager des ateliers musicaux au sein d’un EAC mais cela risque d’entrer en concurrence avec le conservatoire de la ville. Dans ce cas, un partenariat peut alors être envisagé entre les deux structures. L’EAC offrira un service en complément de ceux offerts par le conservatoire. Par exemple, on peut envisager la création d’instruments de musique sur le modèle du Do It Yourself dans l’EAC et organisé une session live avec le conservatoire.

Ces quelques points ne constituent pas une liste exhaustive. Ce n’est qu’une ébauche,  juste un canevas qui permettrait de définir les limites d’un espace collaboratif d’apprentissage. A travers ce concept d’espace d’apprentissage collaboratif, l’idée est de décloisonner un lieu en fonction d’un support et d’envisager les établissements comme des fournisseurs d’accès à la connaissance. Evidemment certains lieux en fonction de leurs publics, de leurs caractéristiques sociales et culturelles s’orienteront vers des formes spécifiques de connaissances. On imagine difficilement des machines outils issues des Fab Labs dans une petite bibliothèque. Cependant, ce même lieu peut s’inscrire dans une démarche proactive de diffusion des savoirs. Ce ne sont plus uniquement les collections et les ressources électroniques qui peuvent transmettre les connaissances mais les individus qui fréquentent cet espace d’apprentissage collaboratif. Grâce à leurs savoir-faire, leurs compétences et leurs expériences, les individus sont en mesure de partager des connaissances dans le cadre d’ateliers par exemple. C’est ainsi qu’on peut constituer des réseaux P2P physiques où chaque individu est à la fois client et serveur, où chacun apprend et partage au sein d’un territoire défini.

Cette évolution implique nécessairement un engagement de la part des professionnels des bibliothèques mais aussi d’ailleurs. Les bibliothèques peuvent-elles devenir des espaces d’apprentissages collaboratifs ? Ne le sont-elles pas déjà ? Discutons-en !

12 commentaires à propos de “Pour des espaces d’apprentissages collaboratifs”

  1. Merci pour cette belle proposition !
    Si je peux me permettre j’ajouterais néanmoins une petite limite suite à une discussion avec Vincent Chapdelaine : la place de l’institution bibliothèque est très difficile à trouver dans cette dynamique, et elle ne doit pas se substituer à la communauté. Le rôle des professionnels travaillant en bibliothèque doit être celui de facilitateur en développant les conditions nécessaires à la création d’un tel lieu au sein de l’équipement (à la fois les conditions d’espace, d’accueil, de partenariat …) mais sans agir à la place de la communauté. Je crois que rien ne desservirait davantage le propos que de plaquer une réalité institutionnelle (et donc administrative) sur des envies et des projets spontanés.
    Ce qui veut dire aussi que le premier boulot des bibliothèques est d’instaurer le climat qui permettra de voir éclore ces projets : participation des publics, implication des communautés locales, coresponsabilité … C’est aussi un moment de changement dans la conception du métier (en même temps ça ne date pas d’hier non plus) où l’on peut imaginer penser les services avant de penser les collections et les ressources.
    Les années à venir s’annoncent bien intéressantes !

  2. bonjour et merci pour cet article
    Sur l’aspect communauté et la difficulté pour la bib de s’y inscrire j’insisterai comme julien du commentaire précédent sur le rôle de facilitateur. J’ajouterai aussi une partie sur le territoire, il est important de sortir de la bib, rencontrer les communautés locales, imaginer des EAC éphémères sur des manifestations, apporter nos compétences de bib à des communautés locales déjà établies notamment sur l’aspect documentation (« la bib en résidence au fablab »;-))

  3. Rétroliens : « Made in my library  : Fab Lab en bibliothèque | «café numérique

  4. Rétroliens : Pour des espaces d’apprentissages collabo...

  5. Bonjour,

    Je profite de vos échanges pour vous indiquer l’existence d’une démarche d’apprentissage collaboratif en proximité et en ligne. Pour votre information, un des difficultés des groupes de pairs est de trouver des lieux (on se retrouve dans des cafés c’est bruyant et peu commode)
    http://apprendreensemble.weebly.com/
    Au plaisir et merci pour ce billet

  6. Rétroliens : Pour des espaces d’apprentissages collabo...

  7. Rétroliens : Pour des espaces d’apprentissages collabo...

  8. Rétroliens : Pour des espaces d’apprentissages collabo...

  9. Rétroliens : Pour des espaces d’apprentissages collabo...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*