On n’a rien à cacher sauf…

A l’occasion de la récente mise à disposition du documentaire Nothing to Hide de Marc Meillassoux, j’ai eu envie de remettre une couche sur la question de la vie privée en ligne et de la protection des données personnelles. J’en profite pour vous rappeler que Nothing to hide a été placé sous licence Creative Commons par son réalisateur. Autrement dit, cela offre la possibilité de le diffuser et de le partager librement. C’est une occasion rêvée pour organiser des projections-débats dans nos médiathèques. La problématique de la vie privée sur Internet et de la surveillance de masse fait écho à l’actualité politique et médiatique. Ainsi, les bibliothèques ont l’opportunité de participer et d’impliquer les usagers dans des débats qui ont lieu actuellement sur le projet de société que nous souhaitons défendre.

Mais je voudrais ici revenir sur l’argument qu’on nous oppose souvent quand on parle de protection de la vie privée à savoir « Je n’ai rien à cacher ». Cela sous-entend, on peut me surveiller parce que je n’ai rien à me reprocher. A mon sens, cet argument n’est pas recevable et constitue un terreau favorable pour les dérives sécuritaires que nous sommes en train de vivre. Cet argument est à mes yeux incompatible avec la philosophie incarnée par les bibliothèques. Si on se réfère aux missions des bibliothèques et notamment à des textes comme le manifeste de l’Unesco sur la bibliothèque publique :

« La liberté, la prospérité et le développement de la société et des individus sont des valeurs humaines fondamentales. Elles ne peuvent s’acquérir que dans la mesure où les citoyens sont en possession des informations qui leur permettent d’exercer leurs droits démocratiques et de jouer un rôle actif dans la société. Une participation créatrice et le développement de la démocratie dépendent aussi bien d’une éducation satisfaisante que d’un accès libre et illimité à la connaissance, la pensée, la culture et l’information. »

Accepter d’être surveillé au détriment de sa vie privée, c’est remettre en cause des principes fondamentaux garants d’une société démocratique. Accepter d’être surveillé, c’est renoncer indirectement à sa liberté d’expression, à sa liberté de s’informer, à sa liberté intellectuelle car quand on se sait surveillé, un mécanisme d’autocensure se met en place. C’est une atteinte à la liberté d’expression et donc à un principe démocratique majeur. Accepter d’être surveillé parce qu’on n’a rien à cacher, c’est entrer de fait dans l’illégalité :

« La protection de la vie privée a été affirmée en 1948 par la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies (art. 12) et, en France, l’article 9 du Code civil protège ce droit depuis la loi du 17 juillet 1970. »

Tu n’as rien à cacher, alors enlève les rideaux à tes fenêtres;

Tu n’as rien à cacher, alors ne mets pas de code de verrouillage sur ton smartphone;

Tu n’as rien à cacher, alors envoie du courrier sans enveloppe;

Tu n’as rien à cacher, alors dis-moi quel est ton salaire net;

Tu n’as rien à cacher, alors donne-moi tes dernières analyses médicales;

Tu n’as rien à cacher, alors montre-moi ton historique de navigation;

Tu n’as rien à cacher, alors laisse-moi lire au-dessus de ton épaule;

Tu n’as rien à cacher, alors envoie-moi les sextos que tu as envoyés à ton/ta conjoint-e;

Tu n’as rien à cacher, alors dis-moi ta plus grande honte;

Tu n’as rien à cacher, alors tu n’as plus d’intimité.

A travers ses missions et ses actions, la bibliothèque œuvre à la construction du citoyen. Elle met à disposition des ressources (matérielles ou immatérielles) qui participent au pluralisme. A travers ses collections, elle permet aux individus de s’informer, de s’enrichir intellectuellement, de se construire leur propre jugement et de prendre part aux débats qui animent la société. A leur échelle, elle permet aux citoyens de jouir de leurs droits fondamentaux indispensables dans une société libre et démocratique. Elle doit garantir une certaine neutralité et ne pas orienter les choix des individus. Mais elle doit aussi être un rempart pour les minorités ou les courants minoritaires qui sont indispensables dans une société démocratique qui doit permettre le débat. Depuis les révélations de Snwoden, nous avons globalement plus conscience que nos faits et gestes sont épiés en ligne. Mais la plupart des citoyens reste démunie face à cette problématique. 30 millions de personnes ont un profil Facebook en France. Combien disposent d’un compte Gmail ou Yahoo ? Nous utilisons quotidiennement des services qui sont de véritables prisons dorées. Leur puissance et leur facilité d’accès ont eu raison de notre discernement et de notre vigilance. C’est d’ailleurs là-dessus que repose le modèle économique de la surveillance de masse. Notre servitude volontaire nous coûte cher, et met en péril nos libertés numériques. Nous avons cet impératif moral d’expliquer aux individus pourquoi quand ils font une recherche sur Google, ils obtiennent ces résultats de recherche et pas d’autres. Nous devons leur expliquer pourquoi quand ils ont regardé des chaussures, ils voient cette publicité pour ces chaussures sur tous les sites qu’ils fréquentent. Nous devons leur montrer que quand ils sont sur le site du Monde, ils sont pistés par d’autres sites. Il faut leur dire que quand ils font une recherche sur les symptômes d’une maladie sur un site sans https, n’importe qui peut voir ce qu’ils consultent. L’objectif n’est pas de les faire devenir paranoïaques ou les dissuader d’utiliser le web. Mais de les sensibiliser, de leur montrer ce que ça implique comme conséquences pour leur vie privée et leurs données personnelles. Nous devons donc sensibiliser, accompagner, former les citoyens à ces problématiques. Mais cela signifie également de se former nous-mêmes. Cela nécessite aussi d’avoir des pratiques qui soient respectueuses de la vie privée de nos usagers. Généralisons le déploiement du protocole HTTPS sur nos portails. Arrêtons de remplir des tableaux Excel avec les noms, prénoms, empreintes digitales et numéro de sécurité sociale des usagers. Je rappelle que la loi nécessite de conserver que les données de trafic mais en aucun cas l’identité des individus. Ne devenons pas des services décentralisés de la police. Quand vous allez dans un Starbucks ou un McDo, est-ce qu’on vous demande votre nom et votre prénom pour vous connecter ? Cette prise de conscience est politique mais elle est indispensable. Je suis lucide et ne veux pas prétendre avoir un rôle et une influence qui ne seraient pas la réalité. Mais ces orientations sont indispensables dans une période où l’état d’urgence devient la règle. Lancez-vous dans des projets autour du libre, expérimentez des choses en matière de vie privée, organisez des cafés vie privée. On ne vous reprochera pas d’avoir essayé. Comme disait Brecht « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu ».

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