Est-ce que les bibliothèques ont besoin de la blockchain pour être disruptives ?

Quel est l’impact de la blockchain pour les bibliothèques ? Comment les bibliothécaires peuvent-ils s’emparer de cette technologie de rupture ? L’American Libraries Magazine a récemment publié une interview consacrée à la blockchain. Parmi les personnes interrogées, on retrouve Ryan Hess, bibliothécaire en charge de l’innovation numérique à la bibliothèque publique de Palo Alto, D arra L Hofman, une universitaire qui s’intéresse à la blockchain, Bohyun Kim professeure à l’université de Rhode Island, Annie Norman bibliothécaire de l’État du Delaware et Caroline Coward, bibliothécaire rattachée à un laboratoire de la NASA. Ces questionnements semblent assez prématurés par rapport à la France mais offrent des perspectives et un cadre de réflexion intéressant qui confirme que les bibliothèques ont et continuent d’entretenir un lien très for avec les technologies.

Les principes de la blockchain

Quiconque s’intéresse un tant soit peu au numérique et ses évolutions a entendu parler du phénomène de la blockchain. Cette technologie est actuellement surtout utilisée dans le domaine des cyrptomonnaies avec notamment le Bitcoin. Il s’agit d’une monnaie immatérielle qui s’appuie sur une chaîne de blocs. Je ne suis ni un expert de la FinTech ni de la Blockhain mais la définition la plus simple que j’ai trouvée pour expliquer de quoi il retourne est celle de Fred Cavazza :

la blockchain est un système de base de données distribuée qui permet de rendre infalsifiable l’historique des transactions.

La blockchain s’avère utile dans le cadre de transactions car son caractère décentralisé permet de se passer d’un tiers qui vérifierait la conformité des transactions. A chaque transaction, une empreinte numérique est associée afin de pouvoir l’identifier. Le gros avantages est donc de pouvoir se passer d’intermédiaires qui vérifie la conformité des transactions et qui détient de ce fait un pouvoir de contrôle.

Une réflexion engagée aux États-Unis

Ok. Une fois qu’on a dit ça, on n’y voit pas spécialement plus clair. Et encore moins le lien avec les bibliothèques. Pourtant, il semble que la chaîne de blocs intéresse nos confrères étasuniens qui en discutent et envisagent des usages pour spécifiques aux bibliothèques. D’après eux, la blockchain pourrait s’appliquer au prêt entre bibliothèques, les publications académiques (peer review), dépôts d’archives ouvertes, la délivrance de titres ou aider au développement d’une carte de bibliothèque universelle.

Mais avant de se lancer dans des projets disruptifs, il est indispensable pour les bibliothécaires amércains de réussir à conceptualiser un peu plus cette technologie et de former la profession pour comprendre comment elle fonctionne et comment elle pourrait être appliquée dans le monde des bibliothèques.

Pour certains professionnels américains, la blockchain pourrait être utile dans la résolution de certains problèmes. Par exemple, Bohyun Kim explique que la blockchain serait utile dans le cadre d’un atelier de bidouille pour une personne qui souhaiterait partager un objet numérique (fichier à imprimer en 3D) avec un ami mais qu’il n’y aurait aucun serveur disponible pour héberger le fichier. Quant à Ryan Hess, il envisage la blockchain comme une solution destinée aux utilisateurs de la bibliothèques pour se partager des choses en dépassant le cadre physique de la bibliothèque.

Darra L. Hofman précise que la blockchain soulève encore beaucoup de questions et que les bibliothécaires n’auront pas nécessairement besoin d’être des experts de cette technologie pour aider les usagers. Elle cite l’exemple du protocole TCP/IP en précisant que tous les bibliothécaires ne sont pas des experts de ce protocole qui est au coeur de la transmission de données sur Internet mais en revanche tous les bibliothécaires sont en capacité d’accompagner les usagers pour trouver les bonnes sources sur le web pour répondre à un besoin informationnel. Toujours d’après Hofman, un moyen de s’emparer de la Blockchain pour les bibliothécaires consiste à faire ce qu’ils font déjà pour d’autres domaines : inviter des spécialistes (elle rappelle d’ailleurs à juste titre que les chercheurs aiment parler de leur sujet de recherche), constituer des bibliographies sur ce sujet… Bohyun Kim rajoute une dimension plus pédagogique en évoquant la possibilité d’animer des ateliers pour montrer aux usagers comment installer et utiliser un portefeuille Bitcoin.

Annie Norman va encore plus loin et pense que la chaîne de blocs serait efficace pour la gestion des données produites par l’activité des bibliothèques. Actuellement, les données des bibliothèques sont enfermées dans des silos fermement protégés par les fournisseurs avec lesquels les bibliothèques travaillent (prestataires, ressources numériques…). A cela, il faut ajouter aussi les problématiques liées à la gouvernance qui se traduisent par un manque de transparence et un accès difficile à ces données (démarche de l’open data). Or, Norman pense que si ces données étaient adossées à une chaîne de blocs, elles bénéficieraient d’une meilleure visibilité qui contribuerait à mettre en avant la valeur des bibliothèques. Par ailleurs, l’intégrité de ces données serait assurée car la particularité de la blockchain est d’assurer une traçabilité des transactions. Autrement dit, aucun risque de voir les données détériorées ou falsifiées.

Un autre aspect relatif à la blockchain qui pourrait aider les bibliothèques concerne le livre numérique et la gestion des droits numériques. Les éditeurs sont d’ailleurs en train de réfléchir sérieusement à la blockchain pour renforcer la protection des œuvres au détriment des DRM classiques.

La blockchain : un buzzword de plus ?

Le risque de tomber dans la hype de la blockchain existe tout de même. Tout comme il a existé pour l’impression 3D qui était présentée comme la technologie disruptive qui allait révolutionner notre quotidien. Mais justement Bohyun Kim propose une réponse intéressante à la question de l’effet de mode. Elle explique que les bibliothèques n’ont pas pour mission de convertir les gens à la blockchain ou à les dissuader de l’utiliser. Elles sont là pour apporter les connaissances nécessaires pour permettre aux individus de faire leur avis sans avoir un discours biaisé qui pourrait dissimuler des intérêts particuliers autour de cette technologie. Les bibliothèques n’ont rien à vendre ! Comme elle le dit très bien, cela pourrait s’intégrer aux missions de littératie numérique des bibliothèques.

La blockchain est présentée comme une technologie révolutionnaire mais présente des inconvénients derrière ses multiples avantages. Cette technologie est coûteuse et nécessite de disposer d’un personnel compétent techniquement pour alimenter et maintenir à jour la chaîne de blocs. Comme l’explique Coward, il y a un moyen simple pour savoir si vous pouvez vous passer de la blockchain. Il suffit de se poser les 4 questions suivantes : Quel est le problème que la bibliothèque essaye de résoudre ? Est-ce que la blockchain est la technologie adaptée pour résoudre ce problème ? Disposez-vous déjà des ressources humaines avec les compétences techniques pour créer et mettre à jour un bloc ? Avez-vous quelqu’un dans l’équipe capable de maintenir le système ? Si la réponse à la deuxième, troisième ou quatrième question est non. Oubliez la blockchain et privilégiez une autre solution.

Par ailleurs, Hofman soulève un problème intéressant avec la blockchain. Théoriquement les transactions enregistrées sur une chaîne sont immuables pour garantir l’authenticité et l’intégrité des échanges. La blockchain consacre un principe existant sur le web : l’amnésie n’existe pas. Autrement dit, comment consacrer le droit à l’oubli alors que le principe de cette technologie est de ne jamais oublier. On peut même s’interroger sur la compatibilité de la blockchain et du RGPD. Comment exercer son droit à la suppression ou la correction de données qui seraient conservées dans une chaîne de blocs ?

Est-ce que la blockchain est une menace pour les bibliothécaires ? D’après Hofman, malgré les promesses qu’avance cette technologie, cela ne représente pas un danger pour les professionnels de l’information. Avec le développement des technologies de l’information, les bibliothécaires ont toujours été positionnés à une place charnière : entre l’information et l’individu. On pourrait dire que les moteurs de recherche occupent la même place mais notre capacité à comprendre le sens de la demande d’un individu, notre jugement et notre humanité ne peuvent être automatisés. Et c’est ce qui fait notre force.

Source : American Libraries Magazine

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  1. Rétroliens : Chaîne de blocs et bibliothèques

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