Les bibliothèques, leur dette technique et ses conséquences

Les bibliothèques ont accumulé depuis des années une dette technique en se concentrant sur la fourniture de ressources et de contenus numériques dissimulés derrière des remparts technologiques.

Pendant des années, on s’est concentré à faire la promotion de plateformes qui sont inutilisables, constituées d’obstacles qui ont de quoi dissuader les usagers. DRM, mots de passe multiples, plugins spécifiques à installer sur sa machine, exclusion des machines sous Linux…

On a passé du temps à produire des tutos, des guides, à faire de l’accompagnement, des portes ouvertes, des démos… pour que les usagers réussissent à utiliser ces plateformes. Tout ce temps consacré à faire du service après-vente nous a empêché de mettre nos forces ailleurs. Les semaines, les mois, les années sont passées et nous nous sommes habitués aux obstacles et à l’expérience utilisateur dégradée en se disant que de toute façon on ne pouvait pas concurrencer les plateformes commerciales. Pendant qu’une minorité dénonçait les menottes numériques, les accès à jetons et les licences limitées dans le temps, les usagers ont développé leur pratiques culturelles numériques en dehors des bibliothèques. Les usages liés à la SVOD sont clairement installés et vont continuer à se développer. Nous payons aujourd’hui notre dette technique.

Ecopons avec notre SEO

Comme on pouvait s’y attendre, la crise du Covid a provoqué une accélération des usages numériques. Le baromètre du numérique 2021 indique que 92 % de la population se connecte à internet, soit 4 points de plus que l’an dernier. Cette évolution concerne notamment les seniors et les personnes peu ou pas diplômées (85 % → 91 % pour les personnes niveau BEPC et 55 → 66 % pour les non diplômés). Avons-nous enregistré une hausse aussi significative du nombre d’adhérents ou de l’utilisation des ressources numériques qu’on paye à prix d’or? Alors même que nous étions le seul équipement culturel ouvert pendant la crise sanitaire ! Nous payons notre dette technique.

Nous disposons du recul et de l’expérience pour faire le bilan. Je pense que nous avons arrêté de défendre l’intérêt général (les plus à l’aise avec le numérique de nos usagers arriveront à utiliser ces plateformes) et avons accepté de proposer un simulacre d’expérience de ressources numériques. Pendant que nous avons consacré notre énergie à montrer que nos plateformes de streaming sont incroyables, nous avons oublié de nous concentrer sur le fonctionnement du web et du principe même du référencement.

Avec nos usines à gaz, nous avons oublié de nous intéresser au parcours de navigation qui permet à un internaute de tomber sur une ressource. Nous ne nous sommes pas préoccupés de notre SEO.

Ce terme défini l’ensemble des techniques mises en œuvre pour améliorer la position d’un site web sur les pages de résultats des moteurs de recherche (SERP)

https://www.seo.fr/definition/seo-definition

Mettons-nous un instant dans la peau d’un usager qui recherche des films en streaming gratuit. Une requête qui a été fréquemment utilisée pendant le premier confinement.

Google Trends révèle l’importance des recherches de films en streaming pendant le premier confinement

En saisissant les mots-clés « film streaming gratuit » on s’aperçoit que les bibliothèques et leurs ressources numériques font partie du darkweb…Pas un site de médiathèque ni d’un prestataire de médiathèque ne remonte dans les résultats de recherche.

Aucun site de bibliothèque

Même si on rajoute « légal »….

CQFD. Nous sommes invisibles. A notre décharge, nous ne sommes pas entièrement responsables de cette situation mais en sommes complices. Nous avons fait confiance aux fournisseurs de plateformes, nous avons découvert des nouvelles façons d’acquérir et de proposer ces ressources dématérialisées, nous avons cru que l’abonnement à une ressource numérique suffisait à faire entrer la bibliothèque dans l’ère du 2.0. Mais nous avons été pris au piège et nous payons aujourd’hui notre dette technique. La médiation numérique appuyée sur une activité de production de contenus encadrée par des règles de l’écriture web et du référencement naturel aurait pu changer la donne.

Sommes-nous indispensables ?

J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer mon point de vue sur l’indispensabilité des bibliothèques. C’est d’ailleurs le thème du prochain congrès de l’ABF. Cette question rhétorique est une coquetterie bibliocentrée. Il est peu probable que la conclusion de cette grand-messe réponde par la négative. Mais je pense que notre crise identitaire nous conduit à nous poser de mauvaises questions ou à prendre de mauvaises décisions. L’année de crise sanitaire a accentué cette perte de sens.

Consacrer un temps fort professionnel sur un concours de toilettes me paraît totalement déconnecté des préoccupations de la majorité de la population. En particulier pendant une période où nous avons été en contact avec les usagers qu’à travers le click and collect. Je ne vais pas me faire des amis mais j’ai l’habitude et les commentaires en-dessous de l’article sont ouverts.

C’est très sympa d’écrire sur les murs des toilettes mais si on veut défendre l’inclusion, peut-être qu’il faudrait faire un concours des sites de bibliothèques RGAA réellement accessibles ? Ou faire un concours des bibliothèques qui promeuvent la gratuité ? Ou un concours qui dénoncent les amendes en cas de retard des documents ? Ou bien encore des bibliothèques qui demandent des cartes d’identité et des justificatifs longs comme le bras pour s’inscrire ? Ou encore le palmarès des initiatives envers les publics non-francophones ? Au vu des attaques régulières contre les migrants, ce serait peut-être bien de se positionner en faveur de cette partie de la population parce que la diffusion des connaissances et le droit à l’accès à l’information ne connaissent pas de frontière.

Sans vouloir défendre mes marottes (mais un peu quand même) le dernier baromètre du numérique indique que les internautes sont préoccupés par la protection des données personnelles. (1/3 des internautes) Quand est-ce qu’on décide collectivement de s’emparer de cette problématique ? Pourquoi y-a-til un silence radio des associations professionnelles quand le gouvernement annonce un dispositif de surveillance de masse ? Sauf si on considère que la construction du citoyen peut se faire sous l’oeil d’un Etat panoptique, je ne comprends pas que la profession ne se mobilise pas sur ces sujets.

La vie privée et les données personnelles semble préoccuper les internautes

Les bibliothécaires américains commencent à s’interroger sur le futur des collections de DVD au regard du développement des usages liés à la SVOD. Allons-nous continuer à regarder le train passer et à faire comme l’industrie musicale et le développement du mp3 au tournant des années 2000 ? Il ne tient qu’à nous de nous emparer des problématiques de notre temps pour retrouver du sens dans notre action et montrer à la population que nous sommes utiles et peut-être indispensables.

Bel été à tous et prenez soin de vous !

7 commentaires à propos de “Les bibliothèques, leur dette technique et ses conséquences”

  1. Bonjour et merci pour cet article !

    Clarification nécessaire : je fais partie de l’équipe organisatrice du concours de toilettes de cette année, et si je partage très majoritairement les constats et les conclusions sur la dette technique, j’avoue ne pas comprendre pourquoi le sujet particulier des toilettes serait déconnecté des préoccupations de la majorité de la population. A la lecture de cet article, j’ai même l’impression que ce sont nos contenus numériques qui sont carrément en-dehors des préoccupations de la population, tant nous sommes invisibles.

    Sur la liste des sujets évoqués comme cruciaux, il me semble que l’ABF traite régulièrement (et c’est heureux !) le sujet de la gratuité en bibliothèque (avec une table ronde cette année notamment), tous les sujets qui ont trait aux migrants (et encore une fois, heureusement), lors des congrès 2018 et 2019 notamment…quant à l’accessibilité des sites web, il paraît complexe d’organiser un concours pour une obligation légale ; ça reste pour autant un sujet dont il faut à chaque instant rappeler l’importance cruciale.

    Sur la question du numérique en bibliothèque, si un concours paraît être la meilleure forme de sensibilisation des collègues, en effet, pourquoi ne pas le faire ! Si le constat est que les tables rondes, débats sur les réseaux sociaux et billets informatifs ne font pas bouger les lignes, et que la présentation de multiples exemples peut servir de base à une réflexion collective sur la dette technique des bibliothèques et les moyens d’y remédier, je serais pour ma part ravi d’aider à participer ça ! 🙂
    Je suis tombé sur ce billet par le biais de Twitter, et j’ai vu déjà un bel ensemble de réponses qui sont autant de pistes assez passionnantes : une modélisation brève d’une plate-forme nationale, suggestion de service global comprenant aussi bien des contenus que de la curation…
    Peut-être que je suis extrêmement naïf, mais est-ce que ça ne vaudrait pas la peine d’essayer de regrouper les bonnes volontés, de discuter de pistes de solution et d’essayer de faire remonter ça au mieux, par je ne sais quel canal (association pro, communiqué, note…) ?
    Concentrer le soutien financier public sur des plate-formes collectives plutôt que propres à un établissement, ou plutôt une plate-forme nationale, pousser pour des solutions libres gérées par la communauté pour éviter de tomber dans la problématique de fournisseurs trop chers et avec des solutions non acceptables (à grands renforts de DRM…) ; est-ce que ça ne vaudrait pas le coup de se mettre d’accord collectivement sur une feuille de route de ce type ?
    Excellente journée !

    • Bonjour,

      Merci pour votre commentaire et d’avoir pris le temps d’essayer d’expliciter la démarche que vous avez portée.
      Concernant le concours des toilettes, je trouve que le timing était très mauvais. On sort d’une année difficile moralement et même physiquement. Nous avons dû improviser, bricoler et nous adapter sans avoir ni les outils ni les méthodes pour maintenir un lien avec les publics. On n’a pas su capitaliser sur le fait que nous étions les seuls équipements culturels ouverts. Nous avons ouvert tant bien que mal avec du click and collect ou parfois avec la possiblité d’accueillir les usagers mais uniquement en « dynamique » sans pouvoir leur permettre de profiter des places assises et des toilettes. C’est pour cela que je trouve le concours déplacé. Par ailleurs, combien de fois j’ai pu assister à des réflexions déplacées quand des SDF ou des personnes en très grandes précarités demandaient à pouvoir accéder aux toilettes… L’inclusion ne se décrète pas.

      Si on avait voulu faire un concours en lien avec la crise que nous avons traversée, pourquoi ne pas avoir choisi de mettre en avant les établissements qui ont mis en oeuvre des dispositifs spécifiques pour aider et accompagner les usagers : prêt d’ordinateur ou de matériel informatique, mise à dispisition du wifi, mise à disposition d’espace pour pouvoir réaliser des visio ou passer des entretiens à distance ? Il y avait d’autres choix à faire plus ancrés dans la réalité de ce que la population a vécu.

      Je suis tout à fait d’accord sur la seconde partie de votre commentaire, de très bonnes idées ont été suggérées sur Twitter. Ce serait effectivement pertinent de les regrouper et peut-être de dessiner un schéma directeur numérique national qui pourrait être piloté par des établissements nationaux soutenus par des assos pros. Il ne tient qu’à ces derniers de s’en emparer. Mais je serais moi aussi ravi de participer à cette réflexion collective et je crois pouvoir dire que j’ai déjà commencé. 😉

      Thomas

  2. J’ajouterais que, souvent, les portails numériques des bibliothèques ne sont pas nativement optimisées pour le SEO, ce qui ajoute à l’invisibilité ambiante.

  3. Bonjour,

    Merci pour votre article qui pose effectivement les bonnes questions, et insiste… là où ça fait mal.

    Cela étant, n’est-ce pas aussi le modèle même de politique de lecture publique numérique à la Française, co-portée par différents acteurs -au premier chef desquels les collectivités- qui a induit des non-sens ou contre-sens?

    En effet, en proposant en bibliothèque territoriale des ressources numériques, on « territorialise », et par là même on cherche à « relocaliser » le web, on limite l’accès à des ressources par essence disponibles à tous-toutes. Pourquoi ne pas imaginer (rêvons un peu) une vraie bibliothèque numérique, accessible à tous les citoyens, sur la France entière ou encore à une autre échelle, qui serait financée par l’Etat plutôt que nos collectivités? Actuellement l’Etat participe souvent au financement des ressources numériques amenant en partie vers ce type de fonctionnement :
    projet BNR/CTL ou autre contrat avec l’Etat -> budget Etat -> collectivités -> qui financent des ressources numériques, dont l’accès est par essence limité…
    Quid des Français non inscrits en bibliothèque physique, qu’ils en soient éloignés socialement, géographiquement, symboliquement ? Est-il censé, à l’heure du web, de devoir s’inscrire en bibliothèque physique pour bénéficier de ressources d’une bibliothèque numérique?
    A mon sens, si les bibliothèques se sont enfermées dans ces schémas de proposition de ressources numériques, c’est aussi le fait d’un système et par nécessité de combler un manque : celui d’une politique de prêt numérique à l’échelle nationale, celui d’une vraie bibliothèque numérique, accessible, gratuitement, à tous et toutes. Bref, et sans remettre en cause les enjeux de développer d’autres formes de médiation numérique dans les bibliothèque, on bricole aussi par ce que c’est le seul moyen de proposer légalement de la musique gratuite, des livres numériques gratuits, de la VOD gratuite aux habitants et usagers de nos bibliothèques.

  4. Merci Thomas.

    Article lucide et tout à fait dans la lignée du fameux article de 2003 de Laurent Bernat sur les documentalistes (ma profession) http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2003-2-page-142.htm

    Je vous ai répondu sur Twitter https://twitter.com/precisement/status/1435643999868620810 et j’ai republié (et augmenterai ça) sur mon blog https://www.precisement.org/blog/Bibliothecaires-allez-vers-vos-lecteurs.html

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