OverDrive, la neutralité du net et l’avenir des bibliothèques 

Un petit billet en cette fin d’année pour se laisser divaguer et imaginer un futur plus ou moins dystopique qui mêle des éléments de l’actualité et les bibliothèques..

Les bibliothèques sont confrontées aux pratiques culturelles numériques des individus sans être en capacité de répondre aux attentes et aux usages actuels conditionnés par des acteurs ayant une force de frappe bien plus efficace que nos bibliothèques. Pensons à des services comme Netflix qui proposent à ses clients de regarder des contenus en mode déconnecté pour être en phase avec leurs usages en mobilité. Pensons aux plateformes musicales qui fournissent des catalogues qui se chiffrent en millions de titres quand nos collections de CD se comptent en milliers. Nous ne sommes pas en mesure de rivaliser sur les contenus ni sur l’expérience utilisateur. Et certains acteurs l’ont très bien compris en particulier aux États-Unis. OverDrive a construit un modèle du livre numérique qui interroge sur la place et le devenir des bibliothèques dans l’environnement numérique. Désormais, OverDrive permet à n’importe quel individu d’accéder à des contenus numériques (livres numériques, livres audio) sans être inscrit à une bibliothèque. Autrement dit, il n’est plus nécessaire de passer par la case bibliothèque afin d’accéder aux contenus. C’est OverDrive qui devient l’intermédiaire indispensable. En moins de 30 secondes, l’usager fournit un numéro de téléphone qui correspond à une zone géographique qui permet de le rattacher à une bibliothèque de son territoire. Charge à la bibliothèques de finaliser par la suite l’inscription si l’usager souhaite obtenir une carte physique et bénéficier de l’ensemble des services de l’établissement. Mais à travers ce modèle, l’entreprise américaine a réussi à construire un système où les bibliothèques deviennent dépendantes d’un tiers et surtout ne pas faire supporter le coût aux individus. En effet, OverDrive pourrait proposer des livres numériques en B2C mais a préféré un modèle en B2B pour que les usagers ne paient pas directement. Ce sont les bibliothèques qui sortent le chéquier. Ces dernières y voient une opportunité dans leur stratégie de conquête de nouveaux publics. Mais à quel prix ? La bibliothèque publique de San Antonio déclare avoir reçu 2400 utilisateurs supplémentaires qui ont téléchargé des livres numériques depuis l’application Libby développée par OverDrive. Mais parmi ces nouveaux utilisateurs, combien a réellement conscience de passer par un service proposé par une bibliothèque publique ? Combien transformeront l’essai et iront effectivement dans les murs de la bibliothèque pour découvrir l’ensemble des services proposés ?

Dans le même temps, OverDrive a décidé de renforcer sa stratégie pour favoriser la diffusion des livres numériques en bibliothèques en nouant un partenariat avec Google. En effet, lorsqu’un internaute effectue une recherche d’un livre numérique dans le moteur de recherche, Google affiche les libraires en ligne qui vendent le livre ainsi que la bibliothèque la plus proche de la position de l’internaute. En cliquant dessus, l’internaute arrive sur la plateforme d’OverDrive. Et là magie, s’il l’individu n’a pas de carte de bibliothèque, il pourra tout de même emprunter un livre si la bibliothèque géolocalisée est partenaire du programme d’OverDrive. A aucun moment, l’internaute n’a besoin d’accéder au site de la bibliothèque. Elle n’apparaît ici que comme un porte-monnaie dans cette nouvelle chaîne du livre. Ce partenariat est bénéfique pour les deux acteurs. OverDrive s’appuie sur l’hégémonie du moteur de recherche et continue à étendre son service pour distribuer des livres numériques. Et Google en profite pour collecter au passage de plus en plus de données sur ses utilisateurs (adresse IP, centres d’intérêt, géolocalisation).

Observons maintenant ces services à travers l’actualité américaine relative à la neutralité du Net. Jeudi dernier, le gendarme des télécoms a voté la fin de ce principe fondamentale pour l’équilibre du réseau et l’égalité des contenus qui y transitent. Sans le crier haut et fort, les GAFAMS sont favorables à cette décision car c’est un moyen pour eux d’écarter les nouveaux entrants et de limiter la concurrence. Dans ce contexte, comment réussir à promouvoir des services en ligne s’il y a une barrière douanière qui est imposée ? Quel(s) impact(s) la fin de neutralité peut-elle avoir sur les bibliothèques ? Cela reste de la politique fiction mais on peut tout à fait envisager des scénarios catastrophiques.

Le lien n’est peut-être pas si évident que cela mais la fin de la neutralité du net concerne directement les bibliothèques et leurs usagers qui les utilisent. La fin de la neutralité implique que les paquets qui circulent peuvent désormais être discriminés. Les opérateurs techniques vont pouvoir privilégier tel ou tel service, tel ou tel contenu. Un des arguments souvent avancé est l’exemple des plateformes vidéos comme YouTube. Si vous souhaitez accéder sans entrave à YouTube avec un débit satisfaisant, votre opérateur pourra vous faire payer un bonus mensuel. Cette plateforme fait partie du top 5 des sites les plus visités au monde y compris depuis des bibliothèques. Les bibliothèques consomment une bande passante importante (le réseau des bibliothèques publiques de New-York recense 4700 ordinateurs connectés à Internet  et 3 millions de sessions wifi pour l’année 2017). Cela signifie que les fournisseurs d’accès à Internet des bibliothèques pourraient décider d’augmenter les coûts pour répercuter la charge sur les établissements ou tout simplement de brider le débit si l’établissement décide de ne pas payer de frais supplémentaires.

Les bibliothèques ont un rôle à jouer pour lutter contre les fake news, pour armer les individus et les aider à identifier des informations peu fiables sur le web. Ces missions de littératie numérique et de développement de compétences informationnelles risquent d’être également entravées. Prenons le cas de plateforme comme Facebook qui ne va pas être désavantagée par la fin de la neutralité du Net. Ce réseau social est réputé pour sa capacité à laisser circuler des informations fausses ou manipulées. Au regard de sa position de domination et sa logique de silos, Facebook dispose des moyens pour ne pas subir de discrimination. En revanche, une bibliothèque qui essaie de produire des contenus en ligne dont l’objectif est de sensibiliser à la désinformation en ligne ne pourra pas concurrencer les médias les plus puissants et n’apparaîtra pas dans les filets d’une requête réalisée par un internaute. C’est en cela que la fin de la neutralité représente un danger pour la démocratie et la capacité de chacun de s’informer. Il ne sera plus possible rechercher et accéder à toute sorte d’information affranchie de toute forme de censure. La fin de la neutralité du Net consiste à ôter la capacité des citoyens à chercher de l’information, à vérifier des faits et à construire leur propre jugement nécessaire à l’équilibre d’une société démocratique. Tuer la neutralité du Net, c’est porter atteinte aux missions démocratiques et citoyennes des bibliothèque. Garantir un internet ouvert, neutre et rapide est la condition impérative pour que les bibliothèques puissent réaliser leurs missions et fournir un accès de qualité à leurs services en ligne, à leurs bases de données ainsi qu’à leurs collections.

2 commentaires à propos de “OverDrive, la neutralité du net et l’avenir des bibliothèques ”

  1. Rétroliens : Technologies - malf | Pearltrees

  2. Rétroliens : OverDrive, la neutralité du net et l’avenir des bibliothèques, par Biblio Numericus | Le magazine en ligne de la Fondation littéraire Fleur de Lys

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