Pour une reconnaissance des bibliothèques dans l’inclusion numérique

Salle de classe ordinateur – CC0 – dschap

Libération a publié cette semaine un entretien très intéressant avec une bibliothécaire qui partage son quotidien et les problèmes liés à la fracture numérique qu’elle constate sur son territoire. Cet article n’a rien de nouveau mais il a le mérite de révéler la réalité à laquelle nous sommes confrontés. Pour une fois, la précarité informationnelle numérique déborde du cadre bibliocentré et du microcosme de notre profession. Cet article n’a pas été publié à n’importe quel moment puisqu’il est sorti quelques jours après l’annonce du Secrétaire en charge du numérique pour son plan de lutte contre l’analphabétisme digital qui concerne 13 millions de français, soit 1/5 de la population ! Pour ce plan, une enveloppe sera accordée pour construire des actions de formation au numérique en partenariat avec des organismes publics (Pole Emploi, Caf…). Comme si nous n’étions pas concernés, les bibliothèques n’ont pas été mentionnées et identifiées comme un acteur pouvant participer au développement de la littératie numérique sur son territoire.
Notre expérience ou encore l’article de Libération justifient pourtant amplement notre place dans ce programme.

Sommes-nous réellement préparés pour cette mission ?

L’entretien de Libération fait rejaillir la misère et la précarité numérique dans laquelle se retrouvent les usagers qui nous sollicitent. Et cette situation nous pousse indirectement à rendre un service qui dépasse le cadre professionnel (donner son numéro, remplir des formulaires avec des données personnelles parce que l’usager ne parle pas ou mal le français…). Si nous agissons parfois ainsi c’est parce que nous sommes guidés par l’envie de remplir notre mission de service public et avons à cœur d’aider les publics qui ont recours à nos services. Mais à bien y regarder, nous ne sommes, bien souvent, ni prêts ni formés à remplir cette mission. Ce service repose généralement sur la bonne volonté de certains bibliothécaires avec une casquette numérique de prendre le temps d’accompagner les usagers. Ou bien parce que nous sommes confrontés à des hordes d’usagers qui sont renvoyés par Pole emploi, la Caf ou autres parce qu’il y a des ordinateurs à la bibliothèque. La dématérialisation à marche forcée de l’administration laisse beaucoup de personnes sur le bord de la route que nous récupérons sans être réellement prêts.

L’art de mettre la charrue avant les boeufs

Pastille Crit’air, déclaration d’impôts, compte Amélie… les exemples ne manquent pas. Les politiques publiques empruntent de plus en plus les voies du numérique et réalisent après coup que des gens se retrouvent en situation de handicap numérique et sont placés de fait dans une situation d’exclusion qui les contraint parfois à renoncer aux droits auxquels ils peuvent prétendre. Des solutions ont déjà été mise en oeuvre par les pouvoirs publics pour lutter contre la fracture numérique. Mais bien souvent, la bibliothèque n’apparaît pas comme un acteur privilégié de l’inclusion numérique. Récemment ont été mis en place les chèques culture numérique avec le dispositif Aptic. Les établissements estampillés APTIC  peuvent distribuer aux bénéficiaires des chèques d’une valeur de 10€ pour suivre des formations numériques. Parmi les établissements partenaires, on recense des espaces publiques numériques, des associations ou encore des centres de ressources. Les bibliothèques restent globalement exclues de ce dispositif dans la mesure où les formations qu’elles proposent sont souvent gratuites. Par conséquent, elles ne peuvent pas bénéficier d’une grande visibilité à travers Aptic parce que ce n’est pas adapté à leur fonctionnement.

Si cette logique de la startup nation, qui dissimule bien évidemment des besoins impératifs de réaliser des économies, est un problème, il y a aussi un autre aspect à prendre en compte qui nous concerne plus directement. Sommes-nous réellement formés à cet objectif d’inclusion numérique ? Je pense que les formations aux métiers des bibliothèques n’intègrent pas suffisamment cette réalité et à quel point la fracture est profonde. Par conséquent, des professionnels arrivent sur le terrain désarmés, non pas du point de vue des compétences techniques, mais émotionnellement et humainement parlant. Nous ne sommes pas des travailleurs sociaux. Et ce n’est pas parce que nous remplissons une déclaration d’impôts que nous sommes assistants sociaux. Il faut avoir conscience de nos limites et une vision précise de nos missions. Nous pouvons former des usagers à l’utilisation d’un logiciel de traitement de texte pour qu’ils soient en capacité de rédiger un CV. Selon moi, nous ne sommes pas des conseillers de Pole Emploi et n’avons pas les compétences pour un accompagnement au retour à l’emploi. Bien que dans les faits, nous sommes amenés à aider les usagers à rédiger leur CV ou leur lettre de motivation. Mais je pense que nous devons communiquer sur notre capacité à aider les individus à apprendre à utiliser un outil si nous ne voulons pas devenir des annexes d’autres services présents sur les territoires et perdre les spécificités qui nous caractérisent. Enfin, tant que les ateliers de formations reposeront uniquement sur les animateurs numériques et qu’une fracture numérique existera au sein même de la profession, les bibliothèques ne pourront pas être une figure de proue de l’inclusion numérique.

L’ombre des GAFAM

Par ailleurs, nous avons une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Nous manquons de visibilité et quelques fois de légitimité pour nos actions numériques alors que d’autres acteurs sont en train de se positionner sur le marché de l’inclusion numérique. Ce sont des acteurs qui n’ont pas les mêmes ambitions que des services publics ou des associations et qui sont redoutablement efficaces quand il s’agit de prétendre servir l’intérêt général. Je parle bien entendu de Google et de Facebook. Au printemps dernier Google a ouvert un atelier numérique à Rennes qui s’adresse à différents publics, du débutant au confirmé.

« Un lieu gratuit et ouvert à tous, quel que soit votre âge ou votre connaissance du numérique

Des formations, découvertes et expériences dédiées au numérique

Une équipe de passionnés, composée de coaches Google et de partenaires locaux pour vous accueillir et répondre à vos questions »

En étant gratuit et en proposant des formations qui participent à la résorption de la fracture numérique, nous sommes face à une concurrence déloyale. Dans un contexte de réduction budgétaire, on peut craindre que Google parvienne à séduire des élus qui verront d’un bon œil l’entreprise s’installer sur son territoire. D’une part, parce que c’est un service gratuit qui s’adresse à tous, d’autre part, en ayant pignon sur rue Google devra s’acquitter d’une taxe foncière et représente ainsi une source de recettes pour la collectivité. Enfin, c’est un lieu qui propose une amplitude horaire bien plus importante qu’une médiathèque. (Je n’entrerai pas ici dans des considérations politiques relatives à la question de la protection des données et du message véhiculé par Google à travers ce service.). Quand Mounir Mahjoubi annonce que le gouvernement souhaite former 13 millions de Français en situation d’exclusion numérique, croyez bien que Google et consort ont bien entendu le message et ont bien l’intention de former des gens qui seront produits de leurs clients (Google est une régie publicitaire avant tout) ou pourquoi pas de la future main d’oeuvre.

Pour que Google ne soit pas « l’avenir du numérique » et parce que nous servons l’intérêt général et non ceux d’actionnaires, parce que nous sommes réellement ouverts à tous les publics, parce que nous avons à cœur de permettre à chaque individu de pouvoir devenir un citoyen et d’exercer ses droits, parce que nous incarnons un projet démocratique à travers nos missions, nous devons réussir à construire un rapport de force et nous positionner clairement comme un acteur neutre, éthique et équitable dans la lutte en faveur de l’inclusion numérique.

4 commentaires à propos de “Pour une reconnaissance des bibliothèques dans l’inclusion numérique”

  1. qui seront produits de leurs clients. (Google…

    J’aime bien cette inversion, riche de sens au final.

    Formés par Google.
    Produits de Google… et de leurs clients.

    Ils ne seront pas juste clients des produits Google.

    Quand c’est gratuit, le produit c’est toi.
    Et Google n’est pas juste une régie publicitaire. Ses tentacules extensibles vont beaucoup plus loin dans la vie des gens, et dans leur futur.

    Dernière petite précision.
    Dans le monde du commerce, il n’y a pas de concurrence déloyale, mais des niches commerciales à occuper.

    • Merci pour ce commentaire.
      Concernant l’adage « Quand c’est gratuit, le produit c’est toi », je ne suis pas tout à fait d’accord avec. En effet, pensons à toutes les solutions qui existent issues du monde du logiciel libre. Elles nous permettent bien souvent d’utiliser des services gratuitement (attention, ce n’est pas le caractère gratuit qui les définit comme libre, mettons-nous d’accord) sans être le produit.

  2. Rétroliens : Quand les bibliothèques aident à réduire la fracture numérique

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