La bataille des bibliothécaires américains pour l’accès aux livres numériques

Depuis plusieurs mois, les bibliothécaires se battent pour pouvoir proposer un accès aux livres numériques en bibliothèques dans des conditions supportables. En effet, plusieurs éditeurs américains ont décidé de modifier leur politique de mise à disposition des livres numériques à  destination des bibliothèques. Cette nouvelle stratégie défavorable aux bibliothèques publiques rappellent les débats que nous avons pu voir en France autour de PNB et combien la voie contractuelle est précaire.

Rappel du contexte

En 2018, l’éditeur Tor, spécialisé dans les littératures de l’imaginaire et propriété de Macmillan, annonce un durcissement des conditions d’accès aux livres numériques pour les bibliothèques. L’éditeur décide que les établissements de lecture publique devront attendre quatre mois après la sortie d’un livre avant de pouvoir le prêter en version numérique à leurs usagers. Cet embargo est justifié par le sempiternel argument de la cannibalisation des ventes. Incapables de le démontrer, les éditeurs s’engluent dans cette croyance qui consiste à accuser les bibliothèques de représenter un concurrent qui porterait atteinte aux ventes de livres. Ce qui devait être au départ une phase de test pour tenter de démontrer l’impact sur les ventes de livres tend à se généraliser.  A cette époque, des bibliothécaires organisées autour du collectif Readers First ont manifesté leur étonnement concernant la méthode employé par l’éditeur. En effet, les professionnels des bibliothèques ont regretté la prise de décision unilatérale et ne pas avoir été impliqués pour essayer de trouver une solution plus satisfaisantes pour les deux parties.

« You could have expressed your worry about lost revenue, offered us evidence, and engaged in us dialogue about solutions. Instead, you chose with no advanced notice to disadvantage our readers, many of whom discover your products through libraries. We believe that help you by fostering discovery of your content, not to mention the titles we ourselves buy from you”.

Source : http://www.readersfirst.org/news/2018/7/13/a-communication-to-tormacmillan

Au-delà de la décision absurde de vouloir imposer un embargo sur les nouvelles parutions, cet événement révèle un point central de l’écosystème du livre numérique liée à la question des données. Sans une étude sérieuse et des intérêts de l’édition, l’argument de cannibalisation des ventes est un épouvantail que les éditeurs agitent pour contraindre les conditions d’accès aux livres numériques en bibliothèques.

Comme il fallait s’y attendre, le changement des conditions d’accès aux livres numériques s’est étendu et d’autres éditeurs ont décidé de revoir leur modèle destiné aux bibliothèques. C’est ce qu’a fait quelques mois après l’éditeur Pengouin Random House (PRH). Jusqu’en 2018, les bibliothèques pouvaient acquérir à prix d’or des livres numériques auprès de cet éditeur pour une durée permanente. A l’automne 2018, les livres numériques achetés sont vendus avec une date de péremption de deux ans. Une fois de plus, PRH a essayé de mettre un papier cadeau autour de sa nouvelle politique en diminuant le prix de vente des livres numériques. PRH a motivé son choix en expliquant que la durée de la licence fixée à deux ans n’est pas un réel problème pour les bibliothèques parce que les titres concernés ont en moyenne une durée de vie de six à huit mois. Le jour où nous aurons besoin d’aide pour organiser nos collections et définir nos critères de désherbage, on pensera à vous rappeler…

Puis, les hostilités ont continué avec le groupe Hachette qui a modifié sa politique de mise  disposition des livres numériques pour les bibliothèques américaines. Jusqu’au printemps 2019, les bibliothèques qui achetaient des livres numériques auprès d’Hachette disposaient d’un accès perpétuel au livre numérique. Si ce modèle n’était pas parfait à cause des conditions tarifaires et des limites d’accès, il avait au moins le mérite d’accorder aux bibliothèques les bénéfices du format numérique. Un fichier numérique ne se détériore pas, il n’y a pas besoin de le racheter à cause de son état dégradé. Comme pour Tor ou PRH, le nouveau modèle mis en avant par le groupe Hachette met un terme au principe de l’accès illimité dans le temps et introduit une notion d’obsolescence programmée en imposant aux établissements une licence de deux ans pour pouvoir prêter les documents. Evidemment, si la bibliothèque veut conserver ce titre et continuer à le prêter, elle devra mettre la main au porte-monnaie. Pour mieux faire avaler la pilule, l’éditeur avait anticipé les critiques en annonçant une réduction de 25% du prix des licences. Maigre lot de consolation, surtout si les bibliothèques considèrent que tel ou tel titre doit faire partie du fonds et souhaitent donc le racheter tous les deux ans… Concernant les prix, rappelons que les tarifs proposés aux bibliothèques sont bien supérieurs à ceux vendus directement aux particuliers.

Enfin, c’est au tour de Simon & Schuster (S&S) de revoir sa politique de mise à disposition des livres numériques et des livres audio. Simon & Schuster a peut-être été le plus habile dans sa communication mais la révision des conditions d’accès pour les bibliothèques n’en est pas moins problématique. Auparavant, les livres numériques de S&S étaient vendus pour une durée d’un an. Quant aux livres audio, la durée de la licence était permanente. Depuis le 1er août 2019, les licences des livres numériques et des livres audio passent à deux ans. Comme le rappelle l’American Library Association (ALA) dans un communiqué, « l’élimination de l’accès perpétuel augmente les défis pour la préservation à long terme du patrimoine culturel national ». L’augmentation du prix des titres constituent également une véritable barrière d’accès pour les bibliothèques. L’ALA cite l’exemple du livre Mrs. Everything : a Novel de Jennifer Weiner vendu à 13,99 $ pour les particuliers avec un accès permanent. Les bibliothèques doivent payer entre 39,99 $ et 52,99$ pour une période de deux ans.

Les actions des bibliothèques

Face à cette dégradation et ces attaques ouvertes contre l’accès aux livres numériques en bibliothèques, la profession a décidé de s’organiser et de passer à l’action. Il y a déjà le groupe Readers First qui a été constitué pour « garantir un accès ouvert, facile et gratuit aux livres numériques » qui regroupe plus de 300 bibliothèques. On assiste à une prise de position de plus en plus ferme pour dénoncer ces pratiques. Les bibliothécaires américains ont fait le choix de la transparence et ont expliqué à leurs usagers pourquoi certains titres n’étaient pas empruntables. Ils ont mis les éditeurs face à leur responsabilité à propos de cette pénurie artificielle. Par exemple, les usagers qui souhaitent emprunter un livre numérique via l’application Libby d’OverDrive voient apparaître un message :

« En raison des restrictions de l’éditeur, votre bibliothèque ne peut plus acheter d’exemplaires de ce titre avant le 15 décembre. »

https://twitter.com/smreid09/status/1190426486148403203/photo/1

Tandis que certains bibliothèques font de la pédagogie auprès des usagers, d’autres ont décidé de boycotter certains éditeurs. C’est le cas notamment d’un réseau de bibliothèques de l’Etat de Washington qui appellent à boycotter l’éditeur Blackstone pour avoir mis en place un embargo de 90 jours. La stratégie du boycott prend comme une trainée de poudre car c’est au tour de Macmillan de faire l’objet d’une mise en quarantaine. Evidemment Macmillan qui concentre un niveau d’exaspération particulièrement élevé fait également l’objet d’un boycott. Les bibliothèques de Colombus Metropolitan, celle de Nashville, la Maryland Digital Library ou encore le King County Library System de l’Etat de Washington n’achètent plus de titres publiés par Macmillan. Le directeur de la Colombus Metropolitan Library justifie son choix en expliquant que la décision de l’éditeur conduit à limiter le nombre d’exemplaires que l’établissement peut acheter et produit ainsi une inégalité dans l’accès à la culture. « Seuls ceux qui peuvent payer peuvent accéder » est un schéma incompatible avec une société démocratique.

De son côté, l’ALA a lancé une campagne de sensibilisation pour avertir les lecteurs des choix de Macmillan. La campagne #eBooks4All s’accompagne d’une pétition en ligne signée par 188 900 personnes (au moment où ces lignes sont écrites). L’objectif est de demander aux lecteurs de convaincre de John Sargent, le PDG de Macmillan, de revoir sa stratégie adressée aux bibliothèques. Cette tactique ne sera certainement pas suffisante pour faire plier l’éditeur. Mais la page ne risque pas de se tourner tout de suite.

Les bibliothécaires américains sont déstabilisés par ces changements de conditions décidées par les éditeurs. Depuis plusieurs années, la situation était stable mais pas gravée dans le marbre. En l’absence d’un cadre légal favorable aux bibliothèques, les éditeurs ont les mains libres de choisir le modèle qu’ils souhaitent imposer aux bibliothèques. Cette évolution devrait nous alerter et nous rappeler que l’herbe en France n’est pas beaucoup plus verte. Le modèle PNB s’est imposé mais ne repose que sur un modèle contractuel précaire.

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